mercredi 2 février 2011

Théâtre comique à Montpellier : les Téléploucs

La comédie comique de la Cicrane à Montpellier : le Français moyen, la télé et la solitude

La Cicrane, théâtre comique à MontpellierSamedi soir, entrée du théâtre comique de la Cicrane. Un couple, les deux d'une quarantaine d'années, étudie les affiches. Ils ont envie d'entrer au théâtre, hésitent. Enfin, le Monsieur veut savoir, si la pièce est vraiment comique. "Vais-je pouvoir rire ?" se soucie-t-il. Mais avant que Claudine Bouygues qui, ce soir-là, tient la caisse, puisse répondre, une spectatrice évidemment habituée prend la parole : "Bien sûr", dit-elle, et : "Si ici, vous n'êtes pas capable de rigoler, vous ne rigolez..." ... et le Monsieur, souriant, finit la phrase : "Si je ne rigole pas ici, je ne rigole nulle part. J'ai compris." Puis, il achète les billets.

Michel Saillard, auteur de la plupart des pièces de la Cicrane, metteur en scène, acteur, professeur de théâtre et mari de Claudine Bouygues qui, elle aussi, est actrice, metteur en scène et "l'âme" du petit théâtre comique, est de l'avis qu'une comédie théâtrale ne doit pas forcément être "profonde". Dans le cas des "Téléploucs", il verse un de ses sourires charmants mais, en même temps, un rien moqueurs sur le public et annonce que, culturellement, ils seraient arrivés au point zéro. D'ici, le niveau des pièces qu'ils verraient à la Cicrane ne pourrait que monter...

Solitude et télé : Montpellier et la comédie théâtraleToutefois, bien qu'il soit vrai que les "Téléploucs" provoquent souvent des rires tout simplement amusés, sans "arrière-pensée", sans "profondeur", le niveau culturel de la pièce ne peut pas être considéré comme "totalement zéro". Un commentaire de Michel Saillard concernant la comédie en général s'applique excellemment aux "Téléploucs" : le directeur de la Cicrane est de l'avis qu'il vaut mieux vivre deux minutes pleines de réflexion que s'ennuyer "en profondeur" pendant deux heures.

Et ces "deux minutes de réflexion", les "Téléploucs" les ont largement. Aux initiés des bandes dessinés, ils rappellent un peu les fameux Bidochon, l'œuvre incontournable du dessinateur français Christian Binet, réputée pour refléter le "Français moyen". Et même si, à première vue, le couple de frère et soeur - joué par Michel Saillard, la sœur, et Pierre Escande, le frère qui, par une erreur de l'administration s'appelle Marie - n'a rien du "Français moyen" - ils vivent à la campagne, sans télé, sans courant - leur philosophie, leurs jugements de l'actualité et leurs préjugés s'approchent bien de ceux des Bidochon.

Au premier plan des "Téléploucs" se trouve, évidemment, un des sujets préférés des Français : la télé. Le frère Marie et sa sœur Guenolé (une autre erreur de l'administration) n'ont évidemment pas la télé. Mais ils habitent à l'endroit qui, par sa position géographique, reçoit le plus de programmes télés du monde. Tout ce qu'il faut est une antenne parabolique, un poste de télé.... et du courant pour faire marcher le poste.

Ici, les "différences" sont terminées. Bien sûr, le "Français moyen" a déjà sa télé. Mais lui aussi est soumis aux erreurs d'administration et à ce qui, mine de rien, sans qu'il soit dit expressément, domine la pièce : la solitude. Car Guenolé est seule, affreusement seule - et que ne ferait-elle pas pour trouver un mari...

Ainsi, ce n'est pas vraiment la télé qui est au cœur des "Téléploucs", mais la solitude. Guenolé ne sais pas comment les autres la voient. Elle est incapable de juger sa propre "intelligence". Son frère la prend pour bête, mais elle a la même impression concernant son frère... Tout ce qu'elle connaît, c'est l'univers dans lequel elle vit et celui que "l'extérieur" - le facteur, par exemple - amène chez elle. Mais, comme tous les humains, et non seulement le "Français moyen", elle a besoin de communiquer, de ne pas être seule, d'avoir le sentiment qu'il y a le fameux quelqu'un...

Les personnages des "Téléploucs" communiquent entre eux. Cependant, comme si souvent dans la "vie réelle", ils communiquent mal. Mais ils communiquent aussi avec le public, l'arrachent de la solitude du spectateur. Dans certaines scènes, le public fait partie de la pièce, se sent seul avec Guenolé et éprouve l'insécurité des gens qui ont envie de tant des choses qui, handicap éternel, ne font pas partie de leur monde.

Toutefois, comme dit Michel Saillard, deux minutes de réflexion - même si les "Téléploucs" les dépassent - sont suffisantes, et il est temps de rigoler de nouveau. Mais encore une fois, l'amusement n'est pas tout pur, il y a peut-être aussi un brin d'envie dans le rire des spectateurs. Car Marie et Guenolé ont trouvé un moyen enviable pour se débarrasser des personnages encombrants comme, par exemple, d'une inspectrice de police jouée par Claudine Bouygues : une bête féroce, une des vedettes de la pièce bien qu'on ne la voit jamais, mais on l'entend avaler ceux qui pourraient déranger le monde pas si tranquille qu'il a l'air du couple de paysans.

Ici, il ne reste plus rien de l'esprit des Bidochon. Ou, au moins, rien de leurs possibilités de "Français moyen". Car qui, "moyen" ou non, n'aimerait pas disposer d'une bête féroce qui éloigne les ennuis sans laisser de trace ? Avec la bête féroce, l'histoire vire de nouveau vers la bande dessinée. Toutefois, cette fois-ci, ce n'est pas l'homme et la femme qui, sagement, essaient de se fondre dans la bonne société, mais plutôt une Carmen Cru, cette vieille femme devenue méchante, créée par le dessinateur français Jean-Marc Lelong. Carmen Cru vit sous l'influence des expériences amères et de la découverte que l'âge ne suscite que le mépris des jeunes. Elle pourrait donc réagir comme d'autres personnes de son âge, se retirer, vivre dans la peur et l'incompréhension. Mais elle refuse - elle s'est plutôt bâti son propre monde où "les autres" n'ont pas de place. Et s'ils veulent s'y introduire, tant pis pour eux.

La bête féroce des "Téléploucs" constitue donc la réalisation des rêves d'une Carmen Cru - avoir le moyen d'écarter ceux qui viennent pour détruire le monde qui lui appartient. Toutefois, est-ce juste un rêve à la Carmen Cru ou, plutôt, celui du Bidochon, le fameux "Français moyen" ?

Bref, les spectateurs des "Téléploucs" partent avec le sourire. Pendant un bout de temps, ils ont oublié leurs propres rêves, ils ont ri. Mais le sourire ne les empêche pas de froncer un peu les sourcils, réfléchissant à Marie et Guenolé, les erreurs administratives, la télé, la solitude et l'envie de garder intact un petit monde bien à eux.

Théâtre comique la Cicrane à Montpellier :
Michel Saillard et son théâtre comique
Photos et texte : copyright Doris Kneller

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