Les Montpelliérains et leur bon cœur : Téléthon, Croix Rouge et autres SDF...
Jeudi
26 décembre dans une rue piétonne de Montpellier. Beaucoup parmi ceux qui ne
sont pas partis en vacances et ne travaillent pas se promènent en ville. On
regarde les vitrines, les gens, on se délasse avec un café - certains même sur
les terrasses - on fait des courses. D’autres échangent des cadeaux mal
choisis. Encore d’autres dépensent l’argent qu’ils ont trouvé sous l’arbre de
Noël.
Tout
à coup, des cris percent le murmure ambiant. Un vieil homme se précipite dans
la rue, une jeune vendeuse derrière lui. Les deux crient. La jeune attrape le
vieux qui porte tous les signes d’un SDF. Ses mains tremblent : un cas
avancé de Parkinson.
Le
vieux SDF se cramponne à un stylo qu’il défend comme si c’était un trésor. Mais
la jeune est plus agile et plus forte - elle l'arrache des mains
tremblantes, l’homme gueule, elle le réprimande. Les deux sont au bord des
larmes - elle rentre dans sa boutique, l’autre s’éloigne. La colère est passée,
il baisse la tête, murmure, pleure.
Quelques
passants se sont arrêtés pour observer la scène. La plupart part dès que le
spectacle est terminé. Une dame dans la cinquantaine reste. Elle fixe la porte
de la boutique et murmure : « Bon Noël. » - Par hasard, un
membre de l’équipe de Montpellier Presse Online était témoin de l’incident.
Il interroge la dame qui semble choquée : « Il a volé, d’accord. Peut-être
pour se faire plaisir ou pour faire plaisir à quelqu’un d’autre, nous ne
pouvons pas le savoir. Mais ce stylo était important pour lui. En ce
concerne le magasin - les assurances, ça existe. Je sais, je sais »,
ajoute-t-elle, « le type n’est qu’un SDF, criminel, voleur… Mais c’est
Noël ou pas ? Est-ce vraiment impossible d’offrir un malheureux stylo à un
SDF et le rendre un peu plus heureux ? Ou de faire subir la perte par l’assurance ?
Le
membre de l’équipe de Montpellier Presse Online suite la jeune dans sa
boutique. Il la voit bouleversée - et renonce à lui parler.
Depuis
quelques semaines, les rues de Montpellier sont remplies de mendiants, plus que pendant le reste de l'année. Les uns demandent de l’argent pour des organismes tels que Téléthon ou
Croix Rouge, des autres demandent de l’argent pour améliorer leur quotidien :
« Vous n’avez pas quelques coins pour moi ? » - Les
Montpelliérains que pensent-ils de cette « attaque organisée par le Père
Noël », comme l’exprime une dame dans la trentaine ?
Parmi
les premiers interrogés se trouve un homme dans la quarantaine qui est bien en
colère : « Téléthon, Téléthon, je ne peux plus l’entendre. A Noël, tout le
monde demande de l’argent pour le Téléthon, comme s'il n’y avait pas d’autres
organismes qui ont besoin d’aide. Mais comme ça se passe à la télé - c’est
pourquoi ça s’appelle ‘Téléthon’ - personne ne donne à autre chose. Il est bien
connu que les recherches génétiques qui, soi-disant, sont soutenues par le
Téléthon ne servent pas seulement aux malades, mais aussi à créer la nourriture
génétiquement manipulée. En plus, je viens de lire un article dans un journal
sur Internet qui explique ce que le Téléthon fait avec l’argent : pratiquement cent
pour cent vont dans l’administration et pas dans les recherches. »
Une
dame d’à peu près le même âge est moins dure. « Je ne dis pas que tout le
monde devrait donner aux pauvres, mais il est Noël. On peut montrer son
bon cœur. Et partager un peu du troisième mois du salaire - enfin, ceux qui ont
un travail. »
Une
autre dame, plus âgée que la précédente, est également pour l’aide, mais pas pour
tout le monde. « Moi je donne avec plaisir, pas beaucoup, mais ce que je
peux. Pendant toute l’année. Mais je ne donne pas à des organismes pourris. Je
donne aux gens qui sont dans la rue, ici, chez nous. Parfois je leur donne de l’argent,
parfois j’achète à manger pour eux. »
Une
dame dans la trentaine exerce son bon cœur sur une personne choisie : « Il
y a un vieux SDF que je vois presque toujours quand je vais à la station du tram.
Je lui donne un petit quelque chose tous les jours. Il est pauvre, mais
toujours souriant. »
Un
Monsieur dans la cinquantaine donne aussi, mais uniquement à ceux qui le « méritent » :
« J’aime pas les gens qui font la manche. Ceux, par contre, qui m’offre
quelque chose, un spectacle, même une chanson, je leur donne de bon cœur. Ces
gens-là travaillent pour notre plaisir, et tout travail mérite salaire. »
Un
membre de l’équipe de Montpellier Presse Online, s’étant arrêté près d’un jeune
homme qui demande de l’argent pour la Croix Rouge, est témoin d’une scène de
mécontentement. Une dame dans la quarantaine vise le jeune homme : « Vous
faites ça bénévolement, n’est-ce pas ? » demande-t-elle. Le jeune
consente. « Et vous faites ça, parce que vous avez bon cœur. » Le
jeune hausse les épaules. « Oui », dit-il, « et parce que c’est
nécessaire. Tout le monde peut avoir besoin d’aide. La Croix Rouge nous aide
tous. » La dame continue : « Vous passez votre temps
bénévolement dans la rue. Et les grands chefs de la Croix Rouge ? Est-ce
que vous connaissez leur salaire ? » Elle fait une pause pour reprendre :
« Si les directeurs de la Croix Rouge donnaient chacun deux pour cent de leur
salaire, vous n’auriez pas besoin d’être dans la rue. Quatre-vingt pour cent de
ce que vous recevez finit dans leurs poches. »
Un
représentant de Greenpeace est déçu lui aussi. Il est dans la rue non pour
collectionner des fonds, mais pour trouver de nouveaux membres. « Il y en
a plein qui me disent ‘bravo’, ‘vous faites de bon travail’, qui me souhaite du
courage et me demande de continuer. Mais ils n’ont pas envie de s’inscrire et
de faire quelque chose eux-mêmes. Beaucoup disent aussi qu’ils seraient déjà
membre de Greenpeace : si Greenpeace Montpellier avait tant de membres, on
n’aurait pas besoin d’être ici pour en chercher d’autres. »
Un
Monsieur dans la soixantaine rappelle le sujet de Noël. « On dit qu’à
Noël, il faut donner. Mais la misère n’est pas plus grande ni plus petite à
Noël. Pour les gens, ce n’est pas le moment de donner : ils doivent
débourser pour des cadeaux, pour le repas de Noël, pour leurs vacances. C’est
le moment où les organismes demandeurs sortent de leurs trous, mais ce n’est
pas le moment pour les gens d’avoir moins de soucis. J’attends le jour où les
grands maîtres de la politique et de l’économie font un geste de Noël :
eux, ils peuvent se payer la pitié de Noël. Mais ça restera un rêve. »
Photos et texte : copyright Doris Kneller
Noël à Montpellier. Le marché de Noël sur la Comédie et l'Esplanade, les Hivernales, n'est pas encore fini. Mais aujourd'hui, aucune boutique n'est ouverte. Aucune ? - Si, une seule boutique est ouverte... et sauve l'ambiance pour ceux qui sont venus pour boire leur petit verre de vin chaud des fêtes.
Toutefois, le marché de Noël ne manque pas trop, ce jour de fête. "On a tout vu", explique une dame avec deux jeunes enfants. "Chaque fois qu'on a traversé la place de la Comédie, on a regardé un peu." Elle sourit. "Maintenant, on connaît tout, n'est-ce pas ?" s'adresse-t-elle à son fils aîné d'environ trois ans. Une autre dame, plus âgée, est même soulagée : "Pour une fois, il ne faut pas se frayer un chemin à travers des masses", explique-t-elle.
Une jeune commerçante comprend la retenue des Montpelliérains. "Cette année-ci", dit-elle d'une voix un peu triste, "le marché n'a rien de convivial. Quand il pleut, les gens sont de mauvaise humeur. Et les jours de soleil, il y a toujours tant de gens qu'on ne peut pas tchatcher tranquillement. Tout le monde est stressé."
Ils ont tous des bonnets rouges, et ils ont l'air de vrais pères Noël. Mais il y a une chose qui les distingue du vieux bonhomme plein de bonté : ils ne sont pas d'accord. Ils refusent de continuer à prendre leur mal avec philosophie, à pardonner tout et à tous. Bref, les pères Noël de Montpellier, pas si gentils "que ça", se révoltent.
Mais non. La bonté fabuleuse du père Noël traditionnel n'est plus à l'affiche. Trop est trop : "On a les boules." Si on regarde de près les conditions de travail de ce vieux messager de paix et porteur des sacs innombrables de cadeau, on commence à comprendre : "Cadences infernales, conditions de travail dégradées, températures de plus en plus basses." Et pire : les cheminées sont de plus en plus pourries, mais la natalité est en hausse, alors encore plus de cheminées pourries à traverser. Puis, avec toute la bonne volonté de pères Noël plus ou moins sages, ils ne supportent plus ce qu'il appellent les "enfants analphabètes" : "Marre de l'analphabétisme !" Y a-t-il un remède ? - Probablement non, mais, au moins, "Correction des lettres d'enfant !"...
Quoi encore ? Au lieu de réduire les effectifs du père Noël - eh oui, lui aussi est concerné par la crise - il revendique le "contrôle global de la natalité" ce qui, selon les représentants montpelliérains de la profession, serait beaucoup plus logique. Et, finalement, "une véritable couverture sociale", la "pleine reconnaissance du métier et de sa pénibilité" et, pourquoi pas ? "Noël mieux reparti dans l'année", car "nous aussi avons une famille à retrouver !"
"Je sais, tout le monde dit qu'on a horreur de Noël. Mais pas moi", dit la jeune femme en ajustant ses nombreux paquets. Elle a un sourire heureux. "Moi, j'aime Noël."
Noël, une fête triste ? Une fête de solitude ? - "Il est vrai que les média exagèrent l'importance de Noël," commente un homme lui aussi couvert de paquets. "Surtout son côté commercial. Ce n'est pas normal que les gens soient obligés de s'endetter juste pour faire des cadeaux de Noël."
C'est quoi, alors, Noël a Montpellier ? Une discussion sur être seul ou non, sur dépenser beaucoup ou peu d'argent ? - "Personne ne doit être seul à Montpellier", dit une autre jeune femme en souriant. "Heureusement, il y a OVS."